Entretien avec Filipe Bidart

Entretien avec Filipe Bidart, tout juste sorti de prison, publié par Le journal du Pays basque.

Sa première nuit en liberté n'a pas été semble-t-il très libératrice. "Je n'ai pas très bien dormi", a-t-il confié lors d'un entretien réalisé en direct hier matin, de bonne heure, sur les ondes des radios associatives en langue basque, Euskal Irratiak. Pour le militant baigorriar "tout est nouveau" dans la rue, mais tout reste pareil au Pays Basque. Il a répété les propos pour lesquels le ministre de la Justice a annoncé d'éventuelles poursuites.

ENTRETIEN

Quelle a été votre première impression lorsque vous avez regagné la liberté après près de 20 ans de prison ?

Je crois qu'il me faudra du temps, pour bien me rendre compte. Pour l'instant, j'essaie de voir ce qu'il y a autour de moi, les voitures nouvelles...

De nouveaux modèles ?

Pour moi, toutes sont de nouveaux modèles. Pour moi tout est nouveau. Maintenant je parle à travers un petit téléphone, un engin bizarre... Je ne sais même pas comme ça marche. Je vois les gens parler avec leurs portables, en train de parler tout seuls, c'est très bizarre tout ça pour moi !

Vous pensez qu'ils sont fous ?

Ou moi !

Le ciel et les oiseaux restent quand même les mêmes...

Certes, et il faut le dire, Béziers me semble une ville très belle, très calme.

L'un de vos premiers mots à la sortie de prison a été pour ceux qui y restaient...

En effet, ma première pensée a été pour ceux qui restent dedans, particulièrement pour les quatre prisonniers que j'ai laissés à Clairvaux, mais aussi pour les 600 prisonniers qui sont dans les prisons françaises et espagnoles. J'ai pensé aussi à Iñaki de Juana Chaos, dont je sais que la peine a été réduite, mais duquel je ne sais rien d'autre sauf qu'il a fait une longue grève de la faim. Est-ce qu'il a arrêté ou il continue ? Qu'en est-il ?

Il a annoncé qu'il allait poursuivre sa grève jusqu'à sa mise en liberté sans condition.

C'est quelque chose d'inacceptable qu'on le garde toujours en prison alors qu'il a accompli sa peine il y a bien longtemps. Je peux comprendre l'attitude d'Iñaki de Juana. Il faut absolument dénoncer cette situation, soutenir Iñaki de Juana pour qu'ils le libèrent de suite.

Je pense que depuis l'intérieur des cellules vous avez pu suivre l'actualité du Pays Basque, comment voyez-vous ce Pays Basque de l'an 2007 ?

Même si je suis libre, je n'ai pas pu me rendre au Pays Basque, et je ne pourrai pas le faire d'ici un bon moment. Cela dit, en effet je suis du plus près possible l'actualité du Pays Basque. Sur comment je perçois le Pays Basque de 2007, je ne sais pas. Ce qui est clair c'est que, comme avant, il est toujours nié, sans aucune reconnaissance, et toutes les revendications du Pays Basque sont rejetées... Il nous reste encore beaucoup de travail à faire pour faire revivre le Pays Basque. On verra comment le processus de paix peut être impulsé en Pays Basque nord. Pourvu qu'on rassemble toutes les forces pour négocier avec l'Etat français. Pour y réussir il faut aller de l'avant, vivants et libres.

Ces propos vous les avez tenus à votre sortie de prison devant les journalistes. Le quotidien Sud Ouest titre "Filipe Bidart défie l'Etat" et le garde des Sceaux, qui a dit avoir été choqué par vos paroles, souhaite réaliser une enquête, éventuellement pour vous réincarcérer...

Il ne faut pas oublier que l'on est en campagne. C'est l'extrême droite qui a commencé en premier en dénonçant ma mise en liberté. Les autres ne pouvaient faire moins et tout le monde a fini par se plaindre. C'est évident que c'est du cinéma. Finalement c'est le ministre de la justice qui s'est prononcé dans ce sens, mais il ne pourra pas trouver d'éléments dans mes propos pour m'incarcérer à nouveau, si ce n'est encore par une volonté politique, pour récolter quelques votes de plus. Mais, juridiquement, il n'y a aucun argument. Mes propos ont été brefs, les plus modérés possibles. Je n'ai rien dit d'autre que je n'ai dit aujourd'hui : que le Pays Basque n'est toujours pas reconnu, qu'il faudra encore beaucoup travailler pour qu'il le soit, et que pour cette raison ma joie n'était pas complète. Les problèmes d'il y a 20 ans sont toujours là et nous devrons travailler pour faire face à ces problèmes, pour réussir la reconnaissance du Pays Basque, pour que le Pays Basque soit respecté. Jusqu'à présent il n'y a eu que du refus et du mépris de la part de l'Etat français. Cela est inacceptable. Si le Pays Basque veut vivre il faudra travailler, voilà ce que j'ai dit. Et ça M.Clément ne peut pas le nier. Il sait très bien qu'ils veulent effacer le Pays Basque. C'est aux Basques de nous rassembler pour faire vivre le Pays Basque et pour prendre l'avenir entre nos mains. Si dans ces propos ils trouvent des arguments pour me réincarcérer, on verra. S'ils commencent à agir comme ça, les Français suivraient la même voie que les Espagnols, en faisant de même que dans l'affaire Iñaki de Juana. Lui il avait accompli sa peine, normalement il devait être libéré, mais ils l'ont retenu en prison pour avoir écrit deux articles. D'abord en le condamnant à douze ans, après en réduisant la peine à trois ans. Mais ces trois ans sont inacceptables. Si M. Clément et le gouvernement français veulent faire de même, qu'ils le fassent. On verra ce que l'Europe pensera de ça. Que la France soit la Patrie des Droits de l'Homme semble un peu lointain.

Pour l'instant ce n'est que de la fiction. Entre-temps, des bus en partance du Pays Basque arriveront à Béziers samedi. Après autant de temps seul et en espérant autant de monde samedi, ce sera certainement compliqué de sortir de la solitude et de rentrer dans la foule. Comment le sentez-vous ?

C'est plus difficile de rentrer en prison que de sortir. Ce sera compliqué, mais tous les prisonniers ne rêvent que de vivre cette difficulté. Pour moi ce sera important, mais aussi pour ma famille, pour mes amis, pour tous ceux qui m'ont soutenu pendant toutes ces années... J'imagine qu'il y aura beaucoup de gens, que l'on fera la fête... Je m'excuse d'avance auprès de tous ceux qui vont venir, parce que je n'aurai pas le temps de m'entretenir comme je voudrais avec tous. Mais pourvu que l'on passe de bons moments tous ensemble lors de cette journée, en fêtant comme il se doit la liberté.