Des nuits en bleus

Comme je parle toujours des spectacles après leur passage, je vais donc vous parler d'un spectacle AVANT son passage sur la scène.
Enfin, avant que moi, je l'ai vu...

Il s'agit de la pièce « Des nuits en bleus » de Jean-Pierre Levaray, mise en scène par Marie-Hélène Garnier.

L'INTRIGUE Des nuits en bleus... de travail. L'unité de temps : un quart de nuit 21 heures à 5 heures du matin.
L'unité de lieu : le réfectoire d'une usine de fabrication indéfinissable. Jean-Michel, Mino, Paulo, Pierrot, Jérémie, Franck le chef d'équipe se racontent autour de l'indispensable tasse de café pour tenir le coup.
C'est le lieu de la pause.
Dehors c'est le travail stressant et harassant. Pas de coup d'état d'âme, pas d'événementiel, juste la mise en oeuvre du quotidien. Et il y a l'écrivain, ouvrier aussi mais lui raconte les différentes appréhensions du monde selon ses collègues et lui-même. Il lit parfois des bouts de scène à ses collègues puisqu'il écrit une pièce de théâtre, sur une usine, qui se déroule dans un réfectoire pendant un quart de nuit...
Témoin de son temps, de leur travail, il perturbera les notions d'espace, où sommes nous ? Dans sa tête ou au réfectoire ? Ou les deux à la fois ? Parce qu'au fond, toute cette histoire est vue au travers de son regard.

Jean-Pierre Levaray sait très bien ce qu'est une usine, il y est enfermé depuis 1973 !
Enfermé est un bien grand mot, il s'y évade de temps en temps, puisqu'il est aussi écrivain, outre son célèbre « Putain d'usine », il existe : « Après la catastrophe », « Classe fantôme », « Désertion »
Tous publiés aux Éditions L’Insomniaque et « Putain d’usine, la Bédé » avec Efix, publié aux Éditions Petit à Petit de Darnétal en 2005.

Si vous voulez voir la pièce, elle passe :

  • Demain le 24 janvier 2006, à l'Espace culturel de la Pointe de Caux à Gonfreville l’Orcher (76)
  • le 27 janvier 2006, au Théâtre des Charmes, Eu (76)
  • Mardi 31 janvier à 20h30 au « Théâtre de la Foudre (anciennement "Maxime Gorki") » à Petit-Quevilly
  • Mercredi 1er février à 20h30 (même endroit)
  • Jeudi 2 février à 20h30 (même endroit)
  • Vendredi 3 février à 21h (même endroit, précédé d'un forum-débat sur le thème du "monde du travail aujourd'hui" le 3 février à 18 heures)
  • le 10 mars 2006, au Sémaphore à Port-de-Bouc (13)
  • les 14 et 15 mars 2006, au Forum de Flers (61)
  • les 17 et 18 mars 2006, au Théâtre d’Alençon (61)
  • le 30 mars 2006, à l’espace culturel François Mitterrand, Canteleu (76)
  • les 4 et 5mai 2006, à la Maison de l’Art et de la communication de Sallaumines (62)

Metteurs en Scène : Marie-Hélène Garnier.
Auteurs : Jean-Pierre Levaray.
Comédiens : Eric Bergeonneau, Yves Bolot, Stanislas De La Touche, Thomas Germaine, François Lequesne, Thomas Schetting, Jean-Marc Talbot.

Et puis, il y a le plaisir de retrouver l'acteur Thomas Germaine dont j'ai déjà parlé, dans un billet consacré à « Saïd el Feliz »

Nypleusement votre...

Dédé

Voici ce que nous dit l'auteur :

Dire…

Dire les prolos, les ouvriers, les travailleurs, les ouvrières aussi, ailleurs. Aujourd'hui, on n'emploie plus ces mots. Dans la novlangue, un patron est désormais un manager ou un entrepreneur, tout comme on ne dit plus plan de licenciement mais plan social, ou même plan de sauvegarde de l'emploi. Pour ouvrier on dit : opérateur, technicienne, collaborateur… Et encore, c'est quand on en parle. Il est préférable de dire qu'ils n'existent plus, alors qu'ils et elles sont encore nombreux et que, de par le monde, ces prolos ont plutôt tendance à se multiplier à force de délocalisations et de marchés émergeants. Dire ce monde, cette classe qui ne sait même plus qu'elle en est une parce que le libéralisme triomphant nous dit qu'elle a cessé d'exister. Dire… parce que j'en suis, parce que je le sais, et parce qu'il faut bien des gens du dedans pour le dire, parce qu'on ne peut pas se satisfaire de n'être plus que des sujets d'étude pour sociologues (et encore) ou de reportages pour des journalistes lorsqu'une usine ferme. Dire… parce que lorsqu'on n'y travaille pas, que l'on ne voit ça que de l'extérieur, on ne sait pas ce qui se passe, ce qui se fait, ce qui se pense dans une usine. Et pourtant, c'est toujours un peu pareil. D'une usine à l'autre, d'un atelier à l'autre, il se passe les mêmes choses. Des individus subissent les attaques répétées et quotidiennes du patron et du travail, parfois ils s'organisent pour tenir et supporter, parfois ils baissent les bras, d'autres fois, pourtant, ils se bagarrent encore. Pourquoi ? J'ai cette position particulière d'être un ouvrier qui écrit et j'ai envie de vous faire partager et connaître ces moments d'usine. Même si je refuse de me cantonner à ce rôle d'ouvrier-écrivain, même si je ne veux pas écrire uniquement sur le travail, j'ai écrit plusieurs livres sur l'usine, sur le travail et sur ceux et celles qui les subissent. J'ai écrit pour parler de cette aliénation quotidienne que représente le travail salarié, tout ce que cela représente d'abandon de soi, de défaite personnelle. J'ai voulu aussi raconter la fin programmée de l'industrie lourde, ici en Europe. On dira que le capital a décidé de tirer un trait sur ses vieilles usines pour les exporter sur de nouveaux marchés. Même si je sais qu'un livre, comme une chanson, un film, une pièce, ce n'est pas la révolution, j'ai fait ça, non par devoir, mais pour essayer de retrouver (ensemble) une capacité à réagir. Non pas pour maintenir les choses en l'état mais pour tenter de trouver d'autres possibles. Et comme j'ai personnellement mis la barre très haut (à savoir la construction d'une société libertaire) je sais que ce n'est pas tout à fait pour demain...

Jean-Pierre Levaray